C’est une mangeuse d’humains. Elle domine, noire et conique comme un terril du haut de ses 5000 mètres. Elle ne peut se confondre avec aucune autre montagne. Ni par sa forme. Ni par son sous-sol chargé d’argent. Ni par le nombre de vies laissées à son culte : huit millions.
Voilà, chers tous, vous aviez deviné que nous étions arrivés à Potosí ce soir.
Cinq heures ce matin Cochabamba est encore vide lorsque nous nous levons (enfin surtout moi à vrai dire puisque je dois passer un long coup de fil au travail. Mais dans le patio de l’hôtel ma voix résonne et réveille tout le monde. Taxi, aéroport et première surprise. L’avion est retardé, il manque d’essence (sic) ! Diable ! Etrangeté Bolivienne qui nous fait rire. Finalement nous décollons pour La Paz, qui, comme vous le savez, est strictement à l’opposé de Sucre où nous allons. Version aérobolivienne du 22 à Asnières (je remercie les anciens d’expliquer aux jeunes générations de membres bienfaiteurs…) Touch and Go à La Paz puis, dans un paysage déjà somptueux de collines brunes et de rivières boueuses nous nous faufilons dans les cumulus pour trouver la piste de Sucre. Courte, lovée entre des montagnes, dépourvue de radar, c’est le test des pilotes du dimanche. Le nôtre est un pro et nous atterrissons sans décombres :--)))
Première fête du jour, premières émotions fortes. Les enfants et un orchestre sont descendus de Potosí pour nous accueillir. La presse interroge Marianne. Embrassades, retrouvailles. Les passagers réguliers sont noyés dans la bonne humeur. Au son des flons flons, tout ce beau monde danse avec allégresse une sorte de rock local aux accents du folklore Bolivien. Etrange et sympathique. Joyeux. C’est d’ailleurs ce mot, ce maître mot qui va dominer.
Voitures, stop administratif a Sucre après un resto (délicieux, calme et frais sous les ombrages). La ville est blanche. La ville est aussi silencieuse qu’elle fut bruyante et violente lors des dernières manifestations de mineurs il y a peu.
Nous repartons. Pour l’Altiplano. Pour cet endroit magique qui « Est » la Bolivie. Celle que l’on imagine et dont on rêve. Je suis calé avec Vera et Janet (une cadre de Voix libres, cf. photo) à l’arrière du Pick Up, regardant défiler la route en marche arrière, dilapidant sans vergogne des gigas de cartouches mémoire. L’air est doux. La lumière proprement magique. Nous montons tranquillement dans des replis. Puis soudain. Elle est là. La plaine. La plaine à 4000 mètres d’altitude. Baignée des verts tendres et des bleus. Veloutée des ocres. Diamantée des montagnes qui l’enserrent.
Je suis infiniment touché. Cette altitude est une âme. C’est un lieu. Ce n’est pas descriptible. Il faut simplement venir et pour faire rager Marianne qui guette nos réactions je lui lance, impavide « c’est beau, c’est presque aussi beau que les Pyrénées… :--)).
Nous glissons dans la lumière de la fin du jour et dans une rougeur Potosí entre en scène, contenue dans les flancs de l’argent et des galeries noires.
Tout le monde nous attend. Tout le monde attend Marianne et les collaborateurs de Voix Libres. Les enfants sont descendus de la mine. Par centaines. Ils ont toutes les tailles et tous les âges mais ils n’ont qu’un chant. Ils crient de joie. Ils ont tous les costumes du bariolé au déchiré. Mais ils n’ont qu’une histoire. Celle des coups, des viols (tu vois la petite qui danse, me dit Marianne dans un souffle : violée la semaine dernière par les mineurs. Tu vois ce garçon qui chante me dit Marianne dans un souffle : retrouvé bleu de coups à la barre de fer. Tu vois… ça va Marianne, je t’en prie. Je vois.) des accidents, des camarades morts (ils créent, ces enfants, un service de secours avec une ambulance car personne n’allait les chercher au fond, on ne plaisante pas avec le micro-crédit et la force de l’autonomie), des parents disparus…
Ils ont l’élégance des orphelins. Ils ont la puissance des adoptés.
Je vous présente I. I est une petite fille. Elle est venue déjeuner avec nous. Le papa, à force de boire et mâcher de la coca (c’est dur la mine) et bien, il a tué la maman. Voilà. I est à table avec nous. Elle porte sur le visage une densité d’être exceptionnelle. Elle porte cette sorte de détachement que l’on connaît aux femmes japonaises. Cette distance à soi même dans la grâce.
Mais ce qui est le plus important c’est ce que Voix Libres fait en résilience de tout ceci. Ils ne parlent pas. Dans quelques jours ils chanteront. Ils ne vivent plus. Dans quelques jours ou quelques semaines ils témoigneront à plein gosier de l’histoire de leur résurrection. Debout et devant tout le monde. Ils sont enterrés. Ils vivront dans les bras de leur nouvelle famille. Dans les bras d’Olivier, d’Ophélie, de tous les autres. Tiens ! Vera en a trois sur les genoux, Corinne plein partout plein les bras, Guilhem et Tristan sont débordés. Nous ne sommes plus photographes nous sommes simplement là.
Dans une fête à tout casser. Chants, danses, tirades, costumes, confettis. Confettis.
Ce que nous voulons vous dire dans le ruissellement de cet amour simple, c’est que l’important n’est pas le malheur. Il existe, ça va, c’est bon. Ce qui est important c’est l’action, la construction, la résolution. Et c’est cela que nous allons tenter de rapporter dans nos photos, avec la langue de l’image.
Demain, la mine. Au fond. Dans le noir comme tout le monde. Dans le ventre de Cerro Rico (le Mont Riche ou montagne de Potosí). Cette idée de bousculer le monstre nous va.
Pour l’équipe de Demain Nos Enfant en Bolivie
Michel Augendre
* En hommage à « L’élégance des veuves »