Bonjour a tous,
Voici la news du jour, étant entendu que nous aurions du la poster hier soir si…
Hier matin rendez-vous « matutinal » à la fondation Voix Libres de Potosí. Cette ville est tout simplement exceptionnelle. Par son altitude cela va de soi puisque l’on peut y fréquenter les cybers cafés les plus hauts du monde, mais aussi par la pente qu’elle flanque, par l’omniprésence de la montagne et de la mine. Par ses ruelles colorées, coloniales et délabrées, raides de pentes et de poussière. Seuls quelques rares endroits m’ont apporté un sentiment si fort de bout du monde. De lointain. Le soir, la croix du sud et les lumignons des entrées de galeries y sont des lumières froides dans un ciel net.
En trois voitures nous abordons la pente. Ici les camions incessants montent les mineurs et descendent le minerai gris sur des pistes raides et défoncées. Nous avons le meilleur chauffeur de la Bolivie nous dit Marianne et c’est heureux parce que les croisements sont des plus périlleux, roues au bord du vide dans la poussière où la boue suivant la météo. Si ce n’était le lugubre souvenir de toutes ces vies laissées à la mine, laissées à la richesse ancienne des européens qui furent ici tortionnaires et exploiteurs comme on le fut rarement, on se laisserait aller à la poésie lumineuse du paysage. Ciel d’encre, cumulus de dessin d’enfants, sol rouge, soleil vertical et épais. Rien de bon pour nos photos, il faudrait être ici acclimaté et venir aux premières lueurs du jour.
Qu’importe notre sujet du jour est de visiter une école d’altitude fondée par Voix Libres pour éviter aux enfants qui vivent sur la montagne de marcher des heures dans les pires conditions d’hiver et d’été pour aller étudier. On passe un collet et on la trouve aisément sur une plate-forme terreuse en bordure d’un village minier. Plus misérable tu meurs, d’ailleurs c’est le cas. Ici tu bosses, tu bois, tu cognes ta famille et tu meurs. Mais c’est fête à l’école et nous sommes débordés encore par les enfants, le nombre, la volonté joyeuse de faire face. Les femmes jouent au foot dans la cour (un grand moment que ce foot là, à côté duquel le stade de France les soirs de coupe est d’un ennui mortel).
Nous allons au bout de nos cartes mémoires, de nos pellicules, de nos zooms pour vous restituer le travail accompli ici. Debout devant tous Marianne explique que la souffrance n’est pas une fatalité, qu’il est possible de changer les malheurs collectifs et individuels. Dans une salle de classe, dans l’ombre fraîche, au tableau noir, les éducateurs de Voix Libres qui s’en sont sortis et travaillent pour leurs frères, sœurs, parents, enfants, écrivent un message devant lequel ils posent.
Nous sommes livides de soleil et de fatigue, mais ce n’est pas assez. Nous voulons entrer sous terre. Nous voulons comprendre. Nous allons redescendre toute cette montagne à pied. Parlant avec les femmes qui gardent l’entrée des galeries. Elles vivent là, à demeure, six ou huit enfants dans des cases de quelques mètres carrés. Pas d’eau, pas de chauffage, 4500m d’altitude, viols réguliers. Faut tenir. Ici le sens de la vie n’est pas une bonne question. C’est le sens de l’instinct de survie qui est la bonne question. Vera, Corinne, Guilhem et Tristan boivent une bière avec des mineurs ivres, Corinne mâche de la coca pour tenter de faire fuir le mal de tête…. (tu parles, une nuit blanche!) Nous entrons dans un puits. Nuit noire. Pas une seule lampe. Pas un seul ouvrage de soutènement. Plus d’oxygène (enfin pour ce qu’il en restait dehors à pareille altitude..) odeur de poudre, l’air est chargé d’arsenic où de je ne sais plus quel délicieux parfum à la mode). Voilà. Bout du tunnel. Allongé, marteau et barre à mine. Puis boum. Puis les brouettes, les wagons poussés à la main. Je pense aux gueules noires de chez nous.

Nous ne voyons pas d’enfant travailler. Ils sont là le matin. Ils se cachent plus où moins. Et puis, je ne suis pas certain que j’aurais envie d’appuyer sur le déclencheur. En sortants un petit bout veut nous vendre des échantillons de minerai. Je choisi du nickel, du souffre, ce qui me semble être de l’argent. Je me souviens de ma collection de minéraux. J’avais huit ans. Vous verrez ces quelques bouts de cailloux de Potosí au Sénat le 23 septembre. Vous les toucherez comme on jette une pièce dans la fontaine de Trévise. Pour abolir le temps et être sûr de revenir, de continuer, de ne pas rêver, d’aimer encore. D’agir. S’il vous plait, agissez. Nous vous demandons le plus dur. Parlez.

Nous sommes KO. Trop de soleil, pas assez d’hydratation, trop d’altitude. Direct au lit sans manger et nuit de mal de tête pour tous, de tachycardie pour les uns de vomissements pour les autres. Demain repos (on est samedi si je ne m’abuse). Au pti’dej les visages pâles seront pâles !
Debout au milieu de la nuit, je regarde la croix du sud. Elle est si belle.
Pour l’équipe de Demain Nos Enfants en Bolivie
Michel Augendre