La crise de l'éducation

Un article de Wiki éducation.

Hannah Arendt, que nous ne représenterons pas ici, a publié en 1954 une série de huit essais critiques quelle qualifie elle-même « d’exercices de pensée politique », et qui sont regroupés après avoir été publiés sous forme d’articles séparés, dans un ouvrage intitulé « Between past and future ». Connu en Français sous le titre « La crise de la culture », cette série de tableaux nous donnent à penser, entre autres, la modernité et les concepts de liberté, d’histoire, d’autorité, de vérité en politique.

« La crise de l’éducation » est le cinquième de ces essais et, bien qu’écrit principalement pour tirer les leçons des réformes pédagogiques conduites aux Etats-Unis dans les dix ans qui ont suivis la fin de la deuxième guerre mondiale, il nous apporte des outils de réflexion qui, même si l’on peut ne pas suivre Hannah Arendt dans toutes ses conclusions et dans toutes ses démonstrations, nous sont encore utiles aujourd’hui.

Cet article tente de reprendre le fil, toujours complexe, de la pensée de Hannah Arendt.

Entre le passé et le futur.

C’est la fin de la guerre. Les résistants, et en particulier des intellectuels, réalisent qu’ils viennent, selon le mot de René Char de perdre un trésor. Un trésor doublement constitué de vérité et de liberté. Vérité personnelle de l’engagement, et liberté collective de ne plus avoir besoin, entre eux, de porter les masques habituels de la société en temps de paix. Ce trésor évanescent apparaît et disparaît, selon Arendt à chaque révolution lorsque les choses reviennent à la normale. La perte de ce trésor se situe dans ces moments particuliers (1776 à Philadelphie, 1789 à Paris) où des combattants, ayant gagné, savent qu’ils doivent affronter un avenir qui ne pourra s’écrire en utilisant les matériaux et l’héritage du passé. Ce moment de bascule, cette situation d’exception, seul Kafka sait, de son point de vue, le décrire dans une courte et étrange parabole d’un homme qui, astreint à une force venant de derrière pour le pousser en avant et barré par une autre force venant de devant pour le rejeter en arrière, trouve son salut dans un saut de côté. Il devient l’arbitre de ces antagonistes. De ses antagonismes pourrait-on presque dire. Ce saut de côté, cette tierce position permet d’échapper au passé qui nous pousse en avant et à ce futur inconnu qui nous maintient dans le passé. Mais de quelle nature est ce saut ? C’est pour Arendt, bien entendu, un saut conceptuel, un saut critique, un saut de la pensée qui s’exerce désormais dans le champs du politique car ce saut est une réalité et un problème pour chacun et donc pour tous.

En quoi l’éducation est-elle concernée par cette rupture à la fin de la deuxième guerre mondiale ? Elle l’est parce que les cartes de la tradition, de l’autorité et de la liberté sont rebattues et que l’ensemble de la société américaine en vient à commettre des erreurs gravissimes de pédagogie. Quelles erreurs ? Pourquoi ces erreurs là ? Qu’instituer à la place de ces erreurs ? Voilà les trois questions fondamentales de Hannah Arendt.

Quelles erreurs ? Pourquoi ces erreurs là ?

Arendt souligne une série de principes d’essence « politique » conduisant à des méthodes éducatives désastreuses.

1. Un monde nouveau doit être crée. Les adultes le décident et le mettent en oeuvre. Mais souligne Arendt les adultes qui préparent ces nouveaux venus à devenir adulte sont plus vieux que les jeunes. Si donc ils souhaitent créer un monde nouveau à travers une éducation nouvelle ils ne peuvent avoir que des idées plus anciennes que les nouveaux venus qui viennent au monde. Et ces idées de monde nouveau doivent donc être imposées aux jeunes générations par la force, la manipulation ou l’endoctrinement, ce qui est le contraire de la création d’un monde vraiment nouveau sans oppression.

2. Le principe d’égalité entraînant une scolarité obligatoire jusqu’au lycée fait du lycée, dit elle, un prolongement de l’école primaire. La faculté, privée d’un principe drastique de sélection antérieur, ne peut donc que produire de mauvais résultats. Un principe « politique » d’égalité conduit à estomper la différence entre les doués et les non doués mais également les différences entre les vieux et les jeunes, les élèves et les professeurs.

3. Cette idée d’égalité se prolonge dans la croyance en l’existence d’un monde des enfants et d’une société des enfants qui est autonome comme celle des adultes. Les adultes ne doivent qu’assister ce gouvernement des enfants sans exercice d’une autorité extérieure. Cette sorte de retenue ou d’absence d’exercice de l’autorité prive l’enfant d’un contact avec l’adulte et brise selon Arendt la possibilité de relations normales. Mais de plus, cette situation livre l’enfant à la tyrannie du groupe de ses pairs brisant sa capacité de révolte et d’initiative. Partant de l’intention de donner de la liberté on fini par l’emprisonnement dans le monde des enfants. Conformisme et délinquance juvénile sont les pathologies, pour Arendt, de ce système.

4. Ce refus de l’autorité des adultes, à son tour, entraîne une érosion de la notion de professeur. L’enseignant est un pédagogue capable de tout enseigner. Expert pédagogue le "prof" n’est surtout plus l’expert d’une matière renforçant ainsi le déclin de son autorité.

5. Par conséquent le contenu de ce qui est enseigné, le savoir, passe au second plan par rapport aux savoir-faire. L’acquisition du savoir-faire se passe de professeur. La pratique et l’entraînement sont au centre de la pédagogie. Ainsi, explique Arendt, les collèges d’enseignement général se sont transformés en instituts professionnels capables « d’apprendre à conduire » et incapable « d’apprendre à lire et à compter ».

6. Ensuite (mais Arendt n’en explique pas l’origine) le faire s’est substitué à l’apprendre et le jeu au travail, cette méthode cherchant à maintenir le plus possible les enfants âgés au niveau infantile. Car ne pas apprendre à travailler, c’est ne pas apprendre à entrer dans le monde des adultes.


Quels principes instituer ?

Le constat de départ de Hannah Arendt est on ne peut plus simple. Les parents ne donnent pas seulement la vie ils introduisent des nouveaux venu dans un monde. Les enfants ont besoin d’être protégés du monde et soignés. Mais le monde pour se perpétuer et être en mesure d’accueillir le moment venu ces nouveaux membres, doit lui aussi être protégé. Il faut empêcher dit Arendt, la vague des nouvelles générations de dévaster le monde. De là des principes :

1. Le lieu de la protection est la famille. La famille est un lieu non public, c’est là l’essence de cette capacité de protection. Lorsque la famille est projetée dans l’espace public les enfants tournent mal (enfants de célébrités par exemple)

2. Rejeter les méthodes du passé pour instaurer un monde des enfants qui serait émancipé des normes tirées du monde des adultes c’est paradoxalement (ne mot n’est pas de Arendt) détruire les conditions de cette protection en introduisant l’espace publique là où il ne doit pas entrer. Plus la différence entre public et privé s’estompe, plus l’enfance est en danger.

3. L’école ne doit être ni le monde, ni la sphère privée. L’école soit s’intercaler entre le monde et le privé comme un sas de transition et d’introduction graduelle dans le monde.

4. Cette introduction progressive suppose une compétence (connaître le monde, c’est le rôle de professeur) et une autorité (représenter le monde et assumer d’en faire partie, c’est le rôle d’éducateur). Ces deux rôles sont essentiellement différents, même s'ils sont portés par une seule et même personne.

5. Or le dégoût de l’homme moderne après la guerre le conduit à refuser d’assumer la responsabilité de ce monde pour son enfant (confondant ainsi sans doute le fait d'assumer la responsabilité d’être « dans » le monde et celle d’être « du » monde, mais ce distinguo n’est pas de Hannah Arendt) le laissant abandonné et « libre » de se débrouiller seul et sans mode d’emploi du monde. Ce refus de responsabilité du monde n’est pas révolutionnaire il n’est pas non plus conservateur.

6. Or pour Arendt il faut être conservateur en éducation pour ne pas l’être en politique. Le monde s’use régulièrement. Il doit être changé, « remis à sa place ». Pour ce faire il faut garder intacte la capacité de révolte et d’initiative des nouvelles générations. Un mécanisme paradoxal subtil est sous tendu ici dans la pensée de Hannah Arendt. Le moi se pose en s’opposant (dira Wallon), la liberté se conquiert et les initiatives se prennent. On peut laisser volontairement des interstices et des permissions propices à ces irruptions. On ne peut les commander, les prévoir, les planifier…sans les détruire. Arendt approche sans doute ici autant qu’il est possible de le faire en 1950 les constats et les conclusions futures de l’école de Palo Alto.